Texte
12.
Vous êtes la lumière du monde
 
     
 

Homélie adressée aux jeunes réunis au sommet de la butte San Cristobal, la veille de la fête du Christ Roi, en octobre 1938.

Chère jeunesse,
La cérémonie qui vous réunit cette nuit est pénétrée d’une profonde signification. Au sommet d’une colline, sous le regard paternel de notre Dieu, et l’ample manteau maternel de la Vierge Marie qui élève vers le ciel ses mains ouvertes en intercédant pour nous, vous êtes rassemblés ici, vibrants d’enthousiasme, jeunes au coeur brûlant, porteurs de torches lumineuses, le coeur plein de feu et d’amour, pendant qu’à vos pieds la grande ville [de Santiago] repose dans l’angoissant silence de la nuit.

Cette scène m’en rappelle une autre, d’il y a près de deux mille ans, sur une colline aussi à la tombée du jour... Au sommet, Jésus et ses apôtres, en bas, une grande foule, et plus loin les contrées plongées dans les ténèbres de la nuit de l’esprit (cf. Ps.106,10). Et Jésus profondément ému devant le spectacle angoissant des âmes plongées dans le noir, dit à ses aportes : " Vous êtes la lumière du monde " ( Mt. 5,14 ). Vous êtes les responsables de porter la lumière dans cette nuit des âmes, de les réchauffer, de transformer cette chaleur en vie, en vie nouvelle, vie pure, vie éternelle...

À vous aussi, jeunes gens très aimés, Jésus vous montre maintenant cette ville à vos pieds et en a pitié : " J’ai pitié de cette foule " ( Mc.8,2 ). Tandis que vous - qui êtes nombreux et cependant trop peu nombreux, certes - vous participez à cette rencontre d’amour sur cette colline... combien sont ceux qui, en ce moment même, souillent leur âme, crucifient de nouveau le Christ dans leur coeur, dans les boîtes de nuit débordantes d’une jeunesse décadente, sans idéaux ni enthousiasmes, désireuse seulement de jouir, même au prix de la mort de leur âme... ! Si Jésus apparaissait maintenant au milieu de nous, levant les yeux et tendant les mains avec compassion sur Santiago, Il leur dirait : " J’ai compassion de cette foule.. ." ( Mc 8,2 ).

Là, à nos pieds, gît une foule immense qui ne connaît pas le Christ, qui a été éduquée pendant des années sans entendre parler de Dieu, ni du Christ.

Je suis certain que si le Christ descendait sur la butte San Cristobal en cette nuit pleine d’émotion, Il vous dirait aussi en regardant la ville plongée dans l’obscurité : "J’ai pitié d’elle" et en vous regardant il vous dirait avec une infinie tendresse : "...Vous êtes la lumière du monde. C’est vous qui devez porter la lumière dans ces ténèbres. Voulez-vous m’aider ? Voulez-vous être mes apôtres ? "

C’est l’appel chaleureux que le Maître lance aux jeunes d’aujourd’hui. Ô s’ils se décidaient ! Même s’ils étaient peu nombreux... Quelques collaborateurs intelligents et décidés pourraient aider à sauver notre patrie... Mais qu’il est difficile parfois de trouver ne fût-ce que ce petit nombre ! Le plus grand nombre se dédie à ses plaisirs, à ses affaires... Changer de vie, la consacrer à sauver les âmes, on ne peut pas, on ne veut pas...

Combien sont appelés par le Christ en ces années splendides de la jeunesse ! Ils entendent, ils paraissent hésiter un moment… mais le torrent de la vie les entraîne. Vous, cependant, chère jeunesse, vous avez répondu au Christ que vous voulez être de ses élus, que vous voulez être de ses apôtres... Mais être apôtre ne signifie pas porter une insigne à sa boutonnière, ne signifie pas proclamer la vérité, c’est la vivre, la laisser s’incarner en nous, nous laisser transformer en Christ. Être apôtre, ce n’est pas porter une torche à la main, ce n’est pas posséder la lumière, mais être lumière.

L’évangile, bien plus qu’une leçon, est un exemple. C’est le message converti en vie vécue. " Le Verbe s’est fait chair " ( Jn 1,14 ). " Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché… c’est ce que nous vous annonçons " ( 1 Jn 1,1-3 ). Le Verbe, le Message divin, s’est fait chair, la Vie s’est manifestée. Nous devons être semblables à des vitres transparentes pour que la lumière passe à travers nous. " Vous qui voyez, qu’avez-vous fait de la lumière ? " (Claudel).

Une vie intégralemenmt chrétienne - chers jeunes gens - c’est la seule manière d’irradier le Christ. Vie chrétienne, donc, chez vous ; vie chrétienne envers les pauvres qui sont près de vous ; vie chrétienne avec vos compagnons ; vie chrétienne dans vos relations avec les jeuns filles... Vie chrétienne dans votre profession ; vie chrétienne au cinéma, dans les fêtes dansantes, dans les sports.

Le christianisme est ou bien une vie entière de don de soi, une transformation dans le Christ, ou bien une parodie ridicule qui fait s’esclaffer et provoque le mépris.

Cette transformation en Christ suppose une identification avec le Maître, même dans ses heures de Calvaire. Impossible d’être apôtre sans avoir été, au moins à certains moments de la vie, crucifié comme le Christ. Ils ne feront donc rien ceux qui réduisent l’apostolat, l’Action Catholique, à des discours et manifestations grandioses… Tout cela, c’est très bien, mais ce n’est pas une culmination, c’est seulement un début, pour enthousiasmer, pour s’encourager mutuellement à accompagner le Christ même dans les heures dures de sa Passion, à monter avec Lui sur la croix.

Avant de redescendre, chers jeunes gens, je vous demande aussi au nom du Christ : Pouvez-vous boire le calice des amertumes de l’apostolat ? Pouvez-vous accompagner Jésus dans ses souffrances, dans l’ennui d’une oeuvre poursuivie avec persévérance ? Le pouvez-vous ? Si vous hésitez, si vous ne vous sentez pas l’étoffe de vous démarquer de la masse, de cette masse amorphe et médiocre, si, comme le jeune homme de l’Évangile, vous vous lamentez des sacrifices que le Christ vous demande... renoncez au beau titre de collaborateur et ami du Christ.

Ô Seigneur, si dans cette multitude réunie à tes pieds, jaillissait en quelques-uns la flamme d’un désir généreux et l’un ou l’autre disait du fond du coeur : " Prends, Seigneur, et reçois toute ma liberté, ma mémoire, mon intelligence, toute ma volonté, tout ce que j’ai et possède, je le consacre entièrement, Seigneur, à travailler pour toi, à irradier ta vie, heureux de ne recevoir d’autre salaire que celui de te servir et, comme ces torches qui se consument dans nos mains, de me consumer pour le Christ... ", ceux-là renouvelleraient au Chili les merveilles que les apôtres réalisaient dans le monde païen qu’ils avaient conquis pour Jésus.

 
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