Réflexion personnelle écrite en 1947
Ceux qui se préoccupent de vie spirituelle ne sont pas nombreux et,
malheureusement, parmi eux tous ne prennent pas un chemin sûr. Combien,
pendant des dizaines d’années, méditent et lisent sans en tirer un vrai
profit ! Combien sont plus préoccupés de suivre une méthode que de
suivre l’Esprit Saint ! Combien veulent imiter à la lettre les pratiques
de tel ou tel saint ! Combien aspirent à des états extraordinaires, au
merveilleux, aux grâces sensibles ! Combien oublient qu’ils font partie
d’une humanité souffrante et se fabriquent une religion égoïste qui ne
se préoccupe pas de ses frères ! Combien lisent et relisent les manuels,
ou cherchent des recettes, sans connaître l’Évangile, ni se souvenir de
saint Paul !
Pour d’autres, la vie spirituelle se confond avec les exercices de piété
: lecture spirituelle, prière, examens. La vie active se transforme en
quelque chose d’extérieur que l’on " colle " dessus, mais n’est pas une
prolongation ou une préparation de la vie intérieure. Les préoccupations
de la vie ordinaire, les difficultés à vaincre, le devoir d’état sont
rejetés en dehors de la prière : il leur semble indigne de mêler Dieu à
ces banalités.
C’est ainsi qu’ils en arrivent à se forger une vie spirituelle
compliquée et artificielle. Au lieu de chercher Dieu dans les
circonstances dans lesquelles Il nous a mis, dans les besoins profonds
de ma personne, dans les circonstances de mon milieu temporel et local,
nous préférons agir comme des hommes abstraits. Dieu et la vie réelle
n’apparaissent jamais dans le même champ de pensée et d’amour. Ils
luttent pour maintenir en eux un sentimentalisme affectif d’orientation
divine, pour maintenir, avec effort, le regard fixé en Dieu, pour se
sublimer intensément ; ou bien ils se contentent des formules sucrées
des livres dits " de piété ". Cela fait penser à l’affirmation de Pascal
: " L’homme n’est ni ange ni bête, et celui qui veut faire l’ange, fait
la bête ".
Chose plus grave : des prêtres, hommes d’études, qui traitent de
matières surnaturelles, des prédicateurs qui préparent leur prêche du
lendemain… n’auront même pas l’idée d’introduire ces matières dans leur
vie de prière.
Des laïcs qui dirigent des oeuvres actives s’interdiront de penser à ces
matières pendant leur prière. Des hommes qui passent leur journée
penchés sur les misères du prochain pour les secourir, éloigneront d’eux
le souvenir des pauvres pendant qu’ils assistent à la messe. Des apôtres
écrasés de responsabilités pour le Royaume de Dieu considéreront presque
comme une faute de voir que leurs préoccupations et leurs inquietudes
les accompagnent.
Comme si toute notre vie ne devait pas être orientée vers Dieu, comme si
penser à toutes choses pour Dieu n’était pas déjà penser à Dieu ; ou
comme si nous pouvions nous libérer par choix des préoccupations où Dieu
lui-même nous a placés. Il est si facile, par contre, si indispensable,
de s’élever à Dieu, de se perdre en Lui, en partant de notre misère, de
nos échecs, de nos grands désirs. Pourquoi donc les éloigner de nous au
lieu de nous en servir comme d’un tremplin ? Avec simplicité, donc,
lançons le pont de la foi, de l’espérance, de l’amour entre notre âme et
Dieu.
Une spiritualité saine donne aux méthodes spirituelles une importance
relative et non celle, exagérée, que quelques-uns leur attribuent. Une
spiritualité saine est celle qui s’adapte aux individualités et respecte
les personnalités. Elle s’adapte aux tempéraments, aux éducations reçues,
aux cultures, aux expériences, aux milieux, aux états, aux circonstances,
aux générosités… Elle prend chacun comme il est, en pleine vie humaine,
en pleine tentation, en plein travail, en plein devoir. " L’Esprit qui
souffle toujours, sans qu’on sache d’où il vient ni où il va " ( cf.
Jean 3, 8 ) se sert de chacun pour ses objectifs divins, mais en
respectant le développement personnel dans la construction de la grande
oeuvre collective qu’est l’Église. Tous sont utiles dans cette marche de
l’humanité vers Dieu ; tous trouvent du travail dans la construction de
l’Église ; le travail de chacun, celui qui est voulu par Dieu, sera
celui qui se révèlera à chacun à travers les circonstances où Dieu le
placera et grâce à la lumière qu’Il lui donnera à chaque moment. La
seule spiritualité qui nous convient est celle qui nous introduit dans
le plan divin, selon nos capacités, pour réaliser ce plan dans une
obéissance totale.
Toute méthode trop rigide, toute direction trop définitive, toute
substitution de la lettre à l’esprit, tout oubli de nos réalités
individuelles n’obtiennent rien d’autre que de diminuer l’élan de notre
marche vers Dieu.
Seraient donc de fausses méthodes toutes celles que l’on imposerait
uniformément ; toutes celles qui prétendraient nous conduire vers Dieu
en nous faisant oublier nos frères ; toutes celles qui nous feraient
fermer les yeux sur l’univers, au lieu de nous apprendre à les ouvrir
pour élever tout au Créateur de toutes choses ; toutes celles qui nous
rendraient égoïstes y nous replieraient sur nous-mêmes ; toutes celles
qui prétendraient encadrer notre vie du dehors, sans pénétrer à
l’intérieur pour la transformer ; toutes celles qui donneraient
l’avantage à l’homme sur Dieu.
Si on compare l’Évangile à la vie de la plupart d’entre nous, chrétiens,
on ressent un malaise. La majorité d’entre nous a oublié que nous sommes
" le sel de la terre, la lumière sur le candélabre, le levain dans la
pâte… " ( cf. Mt. 5, 13-15 ). Le souffle de l’Esprit n’anime pas
beaucoup de chrétiens ; un esprit de médiocrité nous consume. Il y a
parmi nous des gens actifs, et plus qu’actifs, des agités, mais les
causes qui nous consument ne sont pas la cause du christianisme.
Après s’être regardé et regardé de nouveau soi-même, puis avoir regardé
ce qu’on trouve autour de soi, je prends l’Évangile, je lis saint Paul,
et là je trouve un christianisme qui est tout entier du feu, tout entier
vie, conquérant ; un christianisme véritable qui prend tout l’homme,
rectifie toute la vie, imprègne toute activité. C’est comme un fleuve de
lave brûlant, incandescent, qui jaillit du fond même de la religion.
La remise de soi au Créateur ! En tout chemin spirituel droit, il y a
toujours au début le don de soi-même. Si nous multiplions les lectures,
les prières, les examens, mais sans arriver au don de nous-mêmes, c’est
le signe que nous nous sommes égarés… Avant toute pratique, toute
méthode, tout exercice, s’impose une offrande généreuse et complète de
tout notre être, de " tout ce que nous avons et tout ce que nous
possédons…" ( Ex. Spir. 234 ). Dans cette pleine offrande de nous-mêmes,
acte de l’esprit et de la volonté, qui nous porte dans la foi et l’amour
au contact de Dieu, réside le secret de tout progrès.