Texte
31. Le Corps Mystique : distribution et usage de la richesse
 
     
 

Conférence prononcée en Bolivie en janvier 1950, devant les dirigeants de l’Apostolat économico-social.

La spiritualité chrétienne de notre siècle se caractérise par un ardent désir de retour aux sources, d’être chaque jour plus authentiquement évangélique, plus simple et plus unifiée autour du sévère message de Jésus. La spiritualité contemporaine se caractérise aussi par le rayonnement de ses principes surnaturels sur tous les aspects de la vie, pour que la foi influence et élève non seulement les activités appelées religieuses, mais aussi celles qu’on appelle profanes. Grâce à la redécouverte ou au moins à l’accent porté avec une nouvelle intensité sur le joyeux message de notre incorporation au Christ et donc sur la divinisation de notre vie, de tout ce que nous réalisons, nous voyons plus clairement que rien n’est profane mais que tout est profondément religieux dans la vie du chrétien.

Ainsi, qui cherche le Christ doit le chercher tout entier. Il suffit d’être homme pour pouvoir être membre du Corps Mystique du Christ, c’est-à-dire pour pouvoir être Christ ( cf. 1 Cor 12,12-17 ). Celui qui accepte l’incarnation doit l’accepter avec toutes ses conséquences, et se donner non seulement à Jésus Christ, mais aussi à son Corps Mystique. C’est un des points les plus importants de la vie spirituelle : laisser pour compte le moindre de mes frères, c’est laisser pour compte le Christ lui-même ; tendre la main à l’un d’entre eux, c’est la tendre au Christ en personne. Toucher un homme, c’est toucher le Christ. C’est pourquoi le Christ a dit que tout le bien ou tout le mal que nous faisons au plus petit de ses frères, c’est à Lui que nous le faisons ( cf. Mt 25 ). Le point central de la révélation de Jésus, la " bonne nouvelle ", est donc notre union, celle de tous les hommes, avec le Christ. En conséquence, ne pas aimer ceux qui appartiennent au Christ, c’est ne pas accepter ni aimer le Christ lui-même.

Quel autre sens pouvait avoir la question posée par Jésus à Paul, quand il se dirigeait à Damas pour persécuter les chrétiens ? " Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu…? ". La voix ne disait pas : " Pourquoi persécutes-tu mes frères ?", mais "Pourquoi me persécutes-tu ? Je suis Jésus, celui que tu persécutes " ( Act. 9,4-5 ).

Le Christ s’est fait notre prochain, ou plutôt, notre prochain est le Christ qui se présente à nous sous différents traits : prisonnier parmi les détenus, blessé dans un hôpital, mendiant dans la rue ; misérable dormant sous les ponts d’une rivière. La foi doit nous faire voir le Christ dans les pauvres et, si nous ne le voyons pas, c’est parce que notre foi est tiède et notre amour, imparfait. Saint Jean nous disait : " Si nous n’aimons pas le prochain que nous voyons, comment pouvons-nous aimer Dieu que nous ne voyons pas ? " ( cf. 1 Jn 4,20 ). Si nous n’aimons pas Dieu sous sa forme visible, comment pourrons-nous l’aimer en lui-même ?

La communion des saints, dogme fondamental de notre foi, est une des premières réalités qui découlent de la doctrine du Corps Mystique : nous sommes tous solidaires. Nous recevons tous la rédemption du Christ, ses effets merveilleux, la participation des mérites de Marie, notre Mère, et de tous les saints, et ce dernier mot peut s’appliquer en toute vérité à tous les chrétiens en état de grâce. La communion des saints nous fait comprendre qu’il existe entre nous qui formons la " famille de Dieu ", des liens beaucoup plus profonds que ceux de la camaraderie, de l’amitié, de la famille. La foi nous enseigne que nous sommes tous un dans le Christ, que nous avons tous part aux biens et souffrons tous, au moins négativement, de tous nos maux.

Solutions au problème de l’injuste distribution des biens. Le fondement de toute solution se trouve dans notre foi. Nous devons croire en la dignité de l’homme et en son élévation à l’ordre surnaturel. C’est un fait lamentable, mais je crois que nous devons le dire, aussi douloureux que ce soit : la foi en la dignité de nos frères, telle que nous l’avons la majorité des catholiques, ne dépasse pas une froide acceptation intellectuelle du principe ; elle ne se traduit pas dans notre comportement envers ceux qui souffrent, et elle est loin de nous causer une profonde douleur à la vue de l’injustice dont ils sont victimes. Nous ressentons comme nôtres les souffrances des membres de notre famille, mais partageons-nous la souffrance des travailleurs des mines traités comme des bêtes de somme, des milliers d’êtres humains qui, comme des animaux, dorment dans la rue exposés à toutes les intempéries ? Souffrons-nous devant ces milliers de chômeurs qui errent de-ci de-là, sans autre richesse qu’un petit sac sur l’épaule où ils gardent toute leur fortune ? Nous serre-t-elle le coeur la maladie de millions de sous-alimentés, de tuberculeux, foyers permanents de contagion, parce qu’il n’y a même pas un hôpital qui les reçoive ?

N’est-ce pas au contraire le mot trop facile d’"exagération", de "prudence", de "patience", de "résignation", le premier qui nous vient à la bouche ? Aussi longtemps que nous, les catholiques, nous n’aurons pas pris réellement au sérieux le dogme du Corps Mystique du Christ qui nous fait voir le Rédempteur en chacun de nos frères, même dans le plus misérable, dans le mineur abruti qui mastique du coca, dans l’ouvrier tombé saôul, physiquement et moralement abattu à cause de son ignorance, aussi longtemps donc que nous ne voyons pas le Christ en eux, notre problème restera sans solution.

Il faut pouvoir compter sur la collaboration intelligente de personnes compétentes, qui étudient l’ensemble économico-social du moment que vit le pays et proposent des mesures efficaces. Le moment est venu où notre action économico-sociale ne peut plus se contenter de répéter des consignes générales puisées dans les encycliques des papes, mais doit proposer des solutions bien étudiées et d’application immédiate. Je suis convaincu que si les catholiques proposent un plan bien étudié en vue du bien commun, on pourra compter sur l’appui de personnes de bonne volonté qui existent partout et ce plan deviendra réalité.

Pour terminer, faisons nôtre la pensée de Pie XII dans son message de Noël 1939, quand il disait que " les règles, même les meilleures qu’on puisse établir, ne seront jamais parfaites et seront condamnées à l’échec, si ceux qui dirigent le destin des peuples et les peuples eux-mêmes ne s’imprègnent pas d’un esprit de bonne volonté, de faim et soif de justice et d’amour universel, qui est l’objectif final de l’idéalisme chrétien ". Cette faim et cette soif de justice ne peuvent trouver de meilleur stimulant que la prise de conscience du fait fondamental de notre foi : par la rédemption, nous sommes tous frères dans le Christ ; Il vit dans nos frères. Traduisons donc l’amour que nous Lui devons en amour envers ceux qui le représentent. " Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait " ( Mt 25,40 ).

 
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