Conférence prononcée en Bolivie en janvier 1950, devant les dirigeants
de l’Apostolat économico-social.
La spiritualité chrétienne de notre siècle se caractérise par un ardent
désir de retour aux sources, d’être chaque jour plus authentiquement
évangélique, plus simple et plus unifiée autour du sévère message de
Jésus. La spiritualité contemporaine se caractérise aussi par le
rayonnement de ses principes surnaturels sur tous les aspects de la vie,
pour que la foi influence et élève non seulement les activités appelées
religieuses, mais aussi celles qu’on appelle profanes. Grâce à la
redécouverte ou au moins à l’accent porté avec une nouvelle intensité
sur le joyeux message de notre incorporation au Christ et donc sur la
divinisation de notre vie, de tout ce que nous réalisons, nous voyons
plus clairement que rien n’est profane mais que tout est profondément
religieux dans la vie du chrétien.
Ainsi, qui cherche le Christ doit le chercher tout entier. Il suffit
d’être homme pour pouvoir être membre du Corps Mystique du Christ, c’est-à-dire
pour pouvoir être Christ ( cf. 1 Cor 12,12-17 ). Celui qui accepte
l’incarnation doit l’accepter avec toutes ses conséquences, et se donner
non seulement à Jésus Christ, mais aussi à son Corps Mystique. C’est un
des points les plus importants de la vie spirituelle : laisser pour
compte le moindre de mes frères, c’est laisser pour compte le Christ lui-même
; tendre la main à l’un d’entre eux, c’est la tendre au Christ en
personne. Toucher un homme, c’est toucher le Christ. C’est pourquoi le
Christ a dit que tout le bien ou tout le mal que nous faisons au plus
petit de ses frères, c’est à Lui que nous le faisons ( cf. Mt 25 ). Le
point central de la révélation de Jésus, la " bonne nouvelle ", est donc
notre union, celle de tous les hommes, avec le Christ. En conséquence,
ne pas aimer ceux qui appartiennent au Christ, c’est ne pas accepter ni
aimer le Christ lui-même.
Quel autre sens pouvait avoir la question posée par Jésus à Paul, quand
il se dirigeait à Damas pour persécuter les chrétiens ? " Saul, Saul,
pourquoi me persécutes-tu…? ". La voix ne disait pas : " Pourquoi
persécutes-tu mes frères ?", mais "Pourquoi me persécutes-tu ? Je suis
Jésus, celui que tu persécutes " ( Act. 9,4-5 ).
Le Christ s’est fait notre prochain, ou plutôt, notre prochain est le
Christ qui se présente à nous sous différents traits : prisonnier parmi
les détenus, blessé dans un hôpital, mendiant dans la rue ; misérable
dormant sous les ponts d’une rivière. La foi doit nous faire voir le
Christ dans les pauvres et, si nous ne le voyons pas, c’est parce que
notre foi est tiède et notre amour, imparfait. Saint Jean nous disait :
" Si nous n’aimons pas le prochain que nous voyons, comment pouvons-nous
aimer Dieu que nous ne voyons pas ? " ( cf. 1 Jn 4,20 ). Si nous
n’aimons pas Dieu sous sa forme visible, comment pourrons-nous l’aimer
en lui-même ?
La communion des saints, dogme fondamental de notre foi, est une des
premières réalités qui découlent de la doctrine du Corps Mystique : nous
sommes tous solidaires. Nous recevons tous la rédemption du Christ, ses
effets merveilleux, la participation des mérites de Marie, notre Mère,
et de tous les saints, et ce dernier mot peut s’appliquer en toute
vérité à tous les chrétiens en état de grâce. La communion des saints
nous fait comprendre qu’il existe entre nous qui formons la " famille de
Dieu ", des liens beaucoup plus profonds que ceux de la camaraderie, de
l’amitié, de la famille. La foi nous enseigne que nous sommes tous un
dans le Christ, que nous avons tous part aux biens et souffrons tous, au
moins négativement, de tous nos maux.
Solutions au problème de l’injuste distribution des biens. Le fondement
de toute solution se trouve dans notre foi. Nous devons croire en la
dignité de l’homme et en son élévation à l’ordre surnaturel. C’est un
fait lamentable, mais je crois que nous devons le dire, aussi douloureux
que ce soit : la foi en la dignité de nos frères, telle que nous l’avons
la majorité des catholiques, ne dépasse pas une froide acceptation
intellectuelle du principe ; elle ne se traduit pas dans notre
comportement envers ceux qui souffrent, et elle est loin de nous causer
une profonde douleur à la vue de l’injustice dont ils sont victimes.
Nous ressentons comme nôtres les souffrances des membres de notre
famille, mais partageons-nous la souffrance des travailleurs des mines
traités comme des bêtes de somme, des milliers d’êtres humains qui,
comme des animaux, dorment dans la rue exposés à toutes les intempéries
? Souffrons-nous devant ces milliers de chômeurs qui errent de-ci de-là,
sans autre richesse qu’un petit sac sur l’épaule où ils gardent toute
leur fortune ? Nous serre-t-elle le coeur la maladie de millions de sous-alimentés,
de tuberculeux, foyers permanents de contagion, parce qu’il n’y a même
pas un hôpital qui les reçoive ?
N’est-ce pas au contraire le mot trop facile d’"exagération", de "prudence",
de "patience", de "résignation", le premier qui nous vient à la bouche ?
Aussi longtemps que nous, les catholiques, nous n’aurons pas pris
réellement au sérieux le dogme du Corps Mystique du Christ qui nous fait
voir le Rédempteur en chacun de nos frères, même dans le plus misérable,
dans le mineur abruti qui mastique du coca, dans l’ouvrier tombé saôul,
physiquement et moralement abattu à cause de son ignorance, aussi
longtemps donc que nous ne voyons pas le Christ en eux, notre problème
restera sans solution.
Il faut pouvoir compter sur la collaboration intelligente de personnes
compétentes, qui étudient l’ensemble économico-social du moment que vit
le pays et proposent des mesures efficaces. Le moment est venu où notre
action économico-sociale ne peut plus se contenter de répéter des
consignes générales puisées dans les encycliques des papes, mais doit
proposer des solutions bien étudiées et d’application immédiate. Je suis
convaincu que si les catholiques proposent un plan bien étudié en vue du
bien commun, on pourra compter sur l’appui de personnes de bonne volonté
qui existent partout et ce plan deviendra réalité.
Pour terminer, faisons nôtre la pensée de Pie XII dans son message de
Noël 1939, quand il disait que " les règles, même les meilleures qu’on
puisse établir, ne seront jamais parfaites et seront condamnées à
l’échec, si ceux qui dirigent le destin des peuples et les peuples eux-mêmes
ne s’imprègnent pas d’un esprit de bonne volonté, de faim et soif de
justice et d’amour universel, qui est l’objectif final de l’idéalisme
chrétien ". Cette faim et cette soif de justice ne peuvent trouver de
meilleur stimulant que la prise de conscience du fait fondamental de
notre foi : par la rédemption, nous sommes tous frères dans le Christ ;
Il vit dans nos frères. Traduisons donc l’amour que nous Lui devons en
amour envers ceux qui le représentent. " Ce que vous avez fait à l’un de
ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait "
( Mt 25,40 ).