Texte
32. Réaction chrétienne devant l’angoisse
 
     
 

Réflexion personnelle écrite en novembre 1947

Celui qui s’est purifié dans l’amour est fréquemment tourmenté par l’angoisse. Pas l’angoisse de son sort personnel ; il est trop rempli d’amour, d’une espérance trop profonde, pour se concentrer sur la considération de ses souffrances personnelles. Il sait qu’il est tout petit et faible, mais cherché par Dieu et objet de son amour.

C’est la misère du monde qui l’angoisse. La stupidité des hommes, leur ignorance, leurs ambitions, leurs lâchetés, l’égoïsme des peuples, l’égoïsme des classes sociales, l’obstination de la bourgeoisie qui ne comprend rien, sa médiocrité morale, l’appel ardent et pur des masses, la myopie et parfois la haine de leurs chefs. L’oubli de la justice. L’énorme quantité de taudis. Les salaires insuffisants ou mal utilisés. L’alcoolisme, la tuberculose, la syphilis, la promiscuité, l’air contaminé. Le spectacle banal, le spectacle charnel, tant de bars, tant de cafés douteux, tant de besoin d’oublier, tant d’évasion, tant de gaspillage dans les modes de vie. Tant de médiocrité, chez les riches comme chez les pauvres. Une humanité folle qui s’étourdit avec de la musique de mauvaise qualité et ensuite s’entre-déchire.

L’âme se sent prise d’une grande angoisse. La misère du monde s’y est installée et la torture. Le coeur est sur le point d’éclater. Il n’en peut plus. Le ventre est serré, l’angoisse monte du coeur et saisit la gorge.

Que faire, Seigneur ? Faut-il se déclarer impuissant, accepter l’échec, crier : "sauve qui peut !" Faut-il s’éloigner de ce ruisseau nauséabond ? S’enfuir loin de ce délire ?

Non. Tous ces hommes sont mes frères très chers, tous sans aucune exception. Ils attendent qu’on leur apporte de la lumière. Ils ont besoin de la Bonne Nouvelle. Ils sont disposés à accueillir l’Esprit, si on le leur communique, à condition que quelqu’un ait pensé pour eux, ait pleuré, ait aimé, à condition qu’il y ait quelqu’un près d’eux, tout près, pour les comprendre et relancer leur marche ; à condition avant tout que quelqu’un aime passionnément la vérité et la justice, et les vive intensément.

À condition qu’il y ait quelqu’un capable de les libérer, de les aider à découvrir leur richesse personnelle, celle qui est cachée à l’intérieur d’eux-mêmes, dans la lumière véritable, dans la joie fraternelle, dans le désir profond de Dieu.

À condition que celui qui veut les aider ait suffisamment réfléchi pour embrasser tout l’univers de son regard, l’univers qui cherche Dieu, l’univers qui conduit l’homme pour qu’il arrive jusqu’à Dieu, grâce à l’aide mutuelle de ses frères, nés pour s’aimer, pour collaborer à la répartition équitable des responsabilités et des bénéfices ; moyennant l’analyse de la réalité à partir de laquelle il faut travailler, par la prévision des succès et échecs, par une intervention intelligente, par la sagesse politique finalement reconquise, par l’adhésion à toute la vérité, par l’adhésion au Christ dans la foi. Par l’espérance. Par le don total de moi-même à Dieu et à l’humanité, et par celui de tous ceux auxquels je vais porter le message et allumer en eux la flamme de la vérité et de l’amour.

 
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