Texte
44. La Mère de tous
 
     
 

Homélie prononcée en 1950 pendant le Mois de Marie

Il se passe quelque chose de vraiment encourageant dans le monde et surtout au Chili : une espèce de deuxième printemps qui s’ajoute au printemps matériel de la nature, un printemps spirituel pendant le Mois de Marie. Tout change d’aspect ; pendant ce mois les églises se remplissent de gens qui arrivent on ne sait d’où, travailleurs, soldats, femmes laborieuses, pas seulement des gens qui n’ont rien à faire. Et cela, quatre ou cinq fois par jour, dans toutes les églises.

Pourquoi la Sainte Vierge a-t-elle cette influence dans nos coeurs ? Quelle attraction exerce-t-elle sur nous ? D’abord une influence intuitive, sentimentale, émotive, parce que, comme on l’a dit, si elle n’avait pas été créée par Dieu, l’homme aurait dû l’inventer, par un besoin psychologique du coeur humain. Au fond, Marie représente l’aspiration à tout ce qu’il y a de plus grand dans notre âme. La mère est la première et plus impérieuse nécessité de l’âme, et quand on l’a perdue ou que l’on sait qu’on va la perdre, on a besoin que quelqu’un du Ciel nous entoure de sa tendresse.

Elle n’est pas divine, elle est entièrement de notre terre, comme nous, pleinement humaine : elle faisait ce que fait chaque mère ; mais tout en la sentant si complètement nôtre, nous la reconnaissons comme trône de la divinité.

Il est bien difficile de jeter un coup d’oeil si rapide sur les privilèges dogmatiques de Marie ! Mais l’âme a l’intuition que, de la même manière que le coeur d’un jeune homme de 20 ans a besoin d’une jeune fille qui complète sa vie, l’humanité a besoin de cette tendre Mère, Vierge pure, être humain plein de la divinité reçue de Dieu, en Marie. Même ceux qui ne connaissent pas la théologie deviennent songeurs quand ils voient ce qu’elle est.

En cette époque de terribles problèmes, nous devons rechristianiser le monde. Il y a des millions d’hommes soumis à l’athéisme, sur le point de se lancer dans une guerre atomique. Aussi, en ce moment difficile, il me semble que Marie revient multiplier ses appels. À Lourdes, elle apparaît à Bernadette : "Je suis l’Immaculée Conception", et elle fait jaillir une source où des centaines de malades ont retrouvé la santé, et qui a été reproduite dans toutes les villes, même dans les quartiers les plus populaires. Au Mexique, on a dit qu’elle a fait une chose unique au monde : Notre Dame de la Guadeloupe apparut à l’indien Juan Diego et quand il lui répondit : " Ma petite, on ne va pas me croire ", elle laissa tomber en plein hiver une pluie de roses rouges dans le poncho de l’indien pour qu’il les portât à l’archevêque. Elle est apparue sous les traits d’une petite indienne, parce qu’elle venait pour défendre les indiens.

Je me suis souvent demandé, en voyant la prière du Mois de Marie pleine de monde, et le jour de la procession de la Vierge du Carmel, quel est notre devoir envers tous ces gens affamés de vérité. D’abord donner l’exemple d’une vie chrétienne intégrale, sans accomodations au monde, mais en nous efforçant que celui-ci s’accomode à Marie. Dans nos conversations, charité : que nos paroles soient pleines de bonté, tendres, affectueuses. Le monde aime faire bombance, se divertir et rien d’autre, nous n’y mettrons pas d’obstacle, mais nous y apporterons une note d’austérité et de travail. Nous ne pouvons pas professer la dévotion à Marie et manquer à la charité, en restant sans rien faire pour apporter une solution à la misère humaine.

Ces jours-ci, j’ai été submergé par la misère, assailli par le miséreux qui n’a absolument rien. Où va, aujourd’hui, un homme qui a faim et n’a rien à manger ? Hier, une jeune femme, décemment vêtue, me disait : " Père, je n’ai pas déjeuné ce matin, on m’a redemandé ma chambre, et j’ai cinq enfants, ¿où vais-je aller ?..." À un pauvre sans domicile, la société ne donne ni toit ni travail, elle l’enferme comme vagabond. Nous sommes enfoncés dans une misère extrême. Je connais des gens qui passent trois ou quatre jours sans manger.

Notre dévotion à la Sainte Vierge, ne devrait-elle pas nous amener à la question : comment pouvons-nous résoudre ce problème ? Notre dévotion est vide et notre piété stérile, en vain votre Mère apparaît-elle aux pauvres, si vous ne pratiquez pas la charité. La première manifestation d’amour doit être la charité dans nos paroles, nos jugements, le détachement, la pratique de la justice. Le monde a les yeux fixés sur nous. Souvenons-nous que nous sommes chrétiens et que le monde nous regarde. Je crains que notre piété ne soit, en grande partie, que sentiment, verbiage, au lieu d’être la miséricorde du Christ. Charité en l’honneur de la Sainte Vierge. Vous, les secrétaires, vivez-vous au mieux votre charité ? Nous, les catholiques nous sommes si lents, si endormis, si peu inquiets de vivre la solidarité sociale ! Tout est difficulté, obstacles, scandales... Dieu veuille que notre dévotion à la Sainte Vierge nous rende plus tendres pour regarder le Ciel et nous efforcer sur terre pour qu’y règnent la charité et l’amour. Veuille Dieu nous conduire au Ciel grâce à Elle, la Messagère du Père, la Mère de tous, spécialement de ceux qui souffrent.

 
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