Texte
45.
Fondement de l’amour du prochain
 
     
 

Discours à 10.000 jeunes de l’Action Catholique en 1943

Je voudrais profiter de ces quelques instants, chers jeunes amis, pour vous indiquer le plus intime fondement de notre responsabilité : notre caractère de catholiques. Les jeunes doivent se soucier de leurs frères, de leur patrie (qui est le groupe de frères unis par le lien du sang, de la langue, de la terre), parce qu’être catholiques équivaut à être sociaux. Non par peur de perdre quelque chose, ni par crainte des persécutions, ni pour être anti-quelques-uns, mais parce que comme catholiques vous devez avoir le sens social, c’est-à-dire ressentir en vous-mêmes la souffrance des autres et vous efforcer de leur apporter une solution.

Un chrétien qui ne serait pas profondément préoccupé d’aimer, ressemblerait à un agriculteur peu soucieux de sa terre, à un marin dépourvu d’intérêt pour la mer, à un musicien peu préoccupé de l’harmonie. Le christianisme est la religion de l’amour ! disait un poète. Et le Christ notre Seigneur l’avait déjà dit : " Le premier commandement de la loi est : tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toutes tes forces ; et il ajoute immédiatement : et le second est semblable au premier : tu aimeras ton prochain comme toi-même par amour pour Dieu " ( cf. Mt 22,37-39 ). Peu avant de partir, sa dernière leçon fut la répétition de la première qu’il nous donna sans ouvrir la bouche : " Je vous donne un commandement nouveau, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés " ( Jn 13,34 ). Dans son épître, saint Jean nous résume ces deux commandements en un seul : " Voici son commandement : adhérer avec foi à son Fils Jésus Christ et nous aimer les uns les autres " ( 1 Jn 3,23 ). Et saint Paul, pour sa part, ne craint pas de faire le même résumé : " N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, sinon celle de vous aimer les uns les autres ; car celui qui aime son prochain a pleinement accompli la loi. En effet, les commandements : ‘ Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas ’, ainsi que tous les autres, se résument dans cette parole : ‘ Tu aimeras ton prochain comme toi-même ’ ".

Dans cet amour pour nos frères que le Maître exige de nous, Il nous a précédés lui-même. Il nous a créés par amour ; devenus coupables, par amour le Fils de Dieu s’est fait homme pour faire de nous des fils de Dieu (ce qui paraît à beaucoup de gens, même aujourd’hui, une immense folie). Le Verbe, en s’incarnant, s’est uni mystiquement à toute la nature humaine.

Il nous faut donc accepter l’incarnation avec toutes ses conséquences, en étendant le don de notre amour non seulement à Jésus Christ, mais encore à tout son Corps Mystique. C’est la base du christianisme : laisser dans l’abandon le moindre de nos frères, c’est laisser dans l’abandon le Christ lui-même, soulager l’un d’entre eux, quel qu’il soit, c’est soulager le Christ en personne. Quand on blesse un de mes frères, c’est moi qu’on blesse, c’est le Christ qu’on blesse. C’est pourquoi le Christ a dit que tout le bien ou tout le mal que nous faisons au moindre des hommes, c’est à Lui que nous le faisons.

Le Christ s’est fait notre prochain, ou plutôt, notre prochain est le Christ qui se présente sous diverses apparences : souffrant dans les malades, indigent dans les pauvres, reclus dans les prisonniers, triste en ceux qui pleurent. Si nous ne le voyons pas, c’est parce que notre foi est tiède. Mais séparer le prochain du Christ, c’est séparer la lumière de la lumière. Celui qui aime le Christ est obligé d’aimer son prochain de tout son coeur, de toute son âme, de toutes ses forces. Dans le Christ nous sommes tous un. En Lui il ne peut y avoir ni pauvres, ni riches, ni juifs ni païens ; affirmation catégorique, qui dépasse de loin " Prolétaires du monde entier, unissez-vous " ou le cri de la Révolution française : " Liberté, Égalité, Fraternité ". Notre cri, c’est : " Prolétaires et non prolétaires, hommes de toute la terre, Anglais et Allemands, Italiens, Américains, Juifs, Japonais, Chiliens et Péruviens, reconnaissons que nous sommes un dans le Christ et que nous nous devons les uns aux autres non la haine, mais l’amour que le corps a pour soi-même ". Qu’on en finisse dans la famille chrétienne avec les haines, les préjugés et les luttes, et qu’elles soient remplacées par un immense amour fondé sur la grande vertu de la justice, de la justice d’abord, de la justice ensuite, et encore de la justice, et, au-delà des rigueurs du droit, par une immense effusion de charité.

Mais est-ce que cette manière de voir a disparu du coeur des chrétiens ? Pourquoi nous reproche-t-on de ne pas pratiquer la doctrine du Christ, d’avoir de magnifiques encycliques mais de ne pas les mettre en pratique ? Ne pouvant qu’effleurer ce thème, j’oserais dire : parce que le christianisme de beaucoup d’entre nous est superficiel. Nous sommes au siècle des records, non de la sagesse ni de la bonté, mais de la précipitation et de la superficialité. Cette superficialité nuit fort à une formation chrétienne solide et profonde sans laquelle il n’y a pas d’abnégation. Pourquoi se sacrifier pour quelqu’un si on ne voit pas le motif du sacrifice ? Si donc nous voulons un christianisme plein de charité, le seul christianisme authentique, il faut absolument davantage de formation, davantage de formation solide.

Les chrétiens de ce siècle ne sont pas moins bons que ceux des siècles précédents et sont même meilleurs sous certains aspects, d’autant plus que les persécutions mondaines séparent le blé de l’ivraie même avant le Jugement ; mais le mal endémique, chez eux et plus encore chez bien d’autres, c’est la superficialité, une horrible superficialité. Sans formation surnaturelle, pourquoi me priver de ce dont je peux jouir à mon aise quand la vie est si courte ? Au contraire, quand on a la foi, le geste du chrétien est le geste ample qui vise d’abord la justice, toute la justice, et la dépasse encore par une immense charité.

Et puis, jeunes catholiques, je ne puis le taire : la formation manque en ce moment parce que nous manquons de prêtres. La crise la plus profonde, aux conséquences les plus tragiques, est le manque de prêtres qui partagent le pain de la vérité aux petits, qui encouragent les affligés, qui aident à vivre cette vie avec espérance, avec courage, avec joie. Vous, les 10.000 jeunes qui êtes ici, que j’ai vu préparer cette réunion avec tant d’incroyables efforts, vous, jeunes gens et familles catholiques qui m’écoutez, ouvrez vos coeurs à la responsabilité des âmes, à la responsabilité de l’avenir de notre patrie. Sans prêtres, pas de sacrements, sans sacrements pas de grâce, sans grâce pas de Ciel et, dès cette vie, la haine rendra amer un amour qui n’a pu trouver son orientation, parce que manquait le ministre de l’amour qu’est le prêtre. Que nos jeunes, conscients de leur foi, qui est générosité, conscients de leur amour pour le Christ et pour leurs frères, n’hésitent pas à répondre "oui" au Seigneur.

Et comme chaque époque a ses caractéristiques idéologiques, il est extrêmement consolateur de nous rappeler ce qui est spécifique de notre temps : une plus grande conscience sociale, l’application de notre foi aux problèmes du moment, plus angoissants que jamais. Dieu et la patrie, la croix et le drapeau national n’avaient jamais été aussi présents que maintenant à l’esprit de nos jeunes. L’amour du Christ nous presse de travailler de toute notre âme pour que chaque jour le Chili appartienne plus réellement au Christ, parce que le Christ le veut et le Chili en a besoin. Et nous, chrétiens, autres Christs, offrons-lui courageusement notre travail. Que d’Arica à la région de Magellan, la jeunesse catholique stimulée par la responsabilité de tout ce qu’elle a appris, soit un témoin vivant du Christ. Alors, le Chili, voyant l’ardeur de cette charité, reconnaîtra la foi catholique, la Mère qui avec tant de souffrances lui donna vie et fit sa grandeur, et il dira au Maître : "Ô Christ, tu es le Fils du Dieu vivant, tu es la résurrection et la Vie!".

 
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